Dissertation sur Madame Bovary

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Dissertation sur Madame Bovary

Message par Admin le Lun 18 Jan 2010 - 22:56

« Laissez-moi tranquille avec votre hideuse réalité ! Qu’est-ce que ça veut dire, la réalité ? Les uns voient noir, d’autres bleu, la multitude voit bête. » Flaubert, L’éducation sentimentale


Après cinq ans d’un travail acharné, passé entre la réécriture et l’épreuve du gueuloir, pour que « ses écrits sonnent bien », Flaubert termine en 1856 son roman « réaliste » intitulé Madame Bovary, qui fera un grand scandale auprès de la justice pour « délits d’outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». (p. 7). Flaubert se voit étiqueté du titre d’auteur réaliste, qu’il réfute dans ses correspondances à Edma Roger des Genettes. " On me croit épris du réel, tandis que je l’exècre. C’est en haine du réalisme que j’ai entrepris ce roman ". A ce propos, Flaubert livre " un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style […] un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible ". (p. Cool. Ce livre sur les mœurs de province subit un immense succès (quinze mille exemplaires vendus en deux mois) et apporte un grand vide; d’après Jean-Paul Sartre " écrire pour dire le Rien ". (notes de bas de page p. Cool. Flaubert, au travers du discours du peintre nommé Pellerin, énonce les distinctes réalités vues par différents protagonistes.
D’abord, la thématique du réalisme apparaît, qu’est-ce que la réalité pour Flaubert; son œuvre, Madame Bovary, peut-elle être considérée comme réaliste ? Comment le schéma des réalités peut-il être appliqué aux personnages présents dans Madame Bovary au travers d’une étude axée sur leurs comportements, actes et sur eux-mêmes ? En premier lieu, Flaubert critique la société de son époque ; il voit noir. Ensuite, c’est au tour d’Emma Bovary de voir d’une couleur qui sera le bleu et reflétera son romantisme et enfin vient le reste des personnages dont en particulier Charles, Homais, … symboles de la bêtise humaine.


Pour définir le réalisme pour Flaubert, il faut en premier lieu se pencher sur sa définition qui n’est pas si simple. Le réalisme est en quelque sorte une représentation ou imitation de la réalité, les réalistes veulent revenir à la réalité (mimésis). Le réalisme décrit des faits vécus ou en donne l’illusion. En même temps que se développe le mouvement littéraire réaliste (1848 - 1865), se développe en parallèle un mouvement artistique du même nom. Un exemple probant du réalisme en art est la peinture de Courbet L’après dîner à Ornans. Ce tableau fait grand bruit dans la société, parce qu’il montre une scène qui ne met pas en valeur des vertus ou le sublime, de plus sa taille est trop grande, trop choquante pour son époque, pour représenter une scène si commune.
« Et notez que j’exècre ce qu’on est convenu d’appeler le " réalisme ", bien qu’on me fasse un de pontifes. » Dans une correspondance à George Sand du 6 février 1876. Flaubert ne veut pas accepter son titre d’écrivain réaliste, cependant, il y a une bifurcation2 dans son écriture, d’un côté il y a ses romans qui sont épris de réalisme en se focalisant sur des situations et mœurs communes comme Madame Bovary (1857), l’Éducation sentimentale (1869) et Bouvard et Pécuchet (1881). Mais en contraste à ses œuvres, l’autre branche est romantique, avec Salammbô (1862), la Tentation de Saint Antoine (1874) et les Trois Contes (1877). C’est donc bien un mélange de romantisme et de réalisme qui tient place dans l’écriture de Flaubert.
Madame Bovary s’inspire d’un fait divers, ce récit tend beaucoup vers le réalisme d’une part, par la documentation rassemblée pour son écriture; d’autre part, par le style de Flaubert dans ses descriptions et focalisations. Mais en même temps, Flaubert introduit une héroïne romantique dans un roman réaliste et modifie l’épilogue. A l’origine, Homais1 doute de son existence " Ne suis-je qu’un personnage de roman ? Suis-je crée par quelqu’un que j’ai vu naître ? " […] " Cogito ergo sum ". Homais regarde les fœtus et prononce ces paroles : " Est-ce que je ne serais pas l’invention d’un petit paltoquet qui m’a inventé pour faire croire que je n’existe pas ? " C’est ainsi que Flaubert met un terme au réalisme dans Madame Bovary et proclame qu’il n’est pas réaliste non plus, que son livre est bien un livre sur rien.

D’abord, Flaubert critique son époque, " Il faut que j’entre dans des peaux qui me sont antipathiques " (Correspondance 06.04.1853 à Louise Colet). C’est par l’ironie et le grotesque qu’il attaque les mœurs de province, en particulier les bourgeois. De Charles, il critique la médiocrité présente au tout début du livre " un nouveau habillé en bourgeois " en contraste avec " des poignets rouges habitués à être nus " (p. 47), ainsi qu’il " les (les leçons) écouta de toutes ses oreilles " (p. 49), décrit un pléonasme voulu pour accentuer le ridicule. Ce début évoque aussi le fait que Charles est placé à l’écart simplement par le style de l’œuvre, les italiques, " un nouveau " et " c’était là le genre ". (p. 48 - 49). Son ridicule, sa mise à l’écart ainsi que sa médiocrité apparaissent à tout moment dans l’histoire, son idéal est la paysannerie, son style de vie, la campagne (p. 162). Charles éprouve aussi beaucoup de difficultés à s’exprimer, même à prononcer son propre nom " d’une voix bredouillante, un nom inintelligible " et plus loin, " Charbovari " (p. 49). Cette insuffisance traduisant sa médiocrité s’étendra à toutes ses actions, sa profession; Charles étant médecin " appelait au secours " (p. 284) quand Emma s’évanouit. De même, il ne sait que faire lors de la gangrène d’Hippolyte à part recommander la diète (p. 252) et doit s’en remettre à M. Canivet qui devra pratiquer l’amputation d’une jambe du pauvre garçon d’écurie. Enfin, à la fin de l’œuvre, Charles Bovary n’arrive pas à sauver sa femme s’étant empoisonnée à l’arsenic. Depuis le début du roman, il est en échec, son nom d’abord est associé à " bovin ", il est soumis à l’autorité de sa mère et de sa femme et passe plus pour une femme que pour un homme en perdant son côté de domination. Ses très brèves apparitions dans l’histoire démontrent une fois pour toute son cuisant échec ainsi que sa dépouille qui est vide (p. 446).
Sur Emma, Flaubert porte un regard très critique, il l’accuse de se faire influencer par les romans, de penser que le bonheur est géographique. Cette influence2 littéraire dont Emma n’est pas entièrement responsable, la conduira à son bovarysme, à cette « évasion dans l’imaginaire par insatisfaction » (J. de Gaultier, Le Petit Robert). Flaubert se sert d’elle pour montrer l’exemple grotesque d’une bourgeoise de son siècle avec sa multitude d’amants dont aucune de ces aventures n’aboutira à une fin heureuse. Ainsi elle finit sa vie par un accès de folie en voyant l’aveugle, ultime défi cruel aux gens qui l’ont menée à sa perte. Perte magnifiquement représentée par le flot d’encre noire qui s’écoule de sa bouche qui montre les livres qu’elle a accumulés, ce romantisme, ce bovarysme.
Flaubert s’attaque aux autres personnages du roman, Lheureux, personnage avare qui pousse les Bovary à la ruine et ne pense qu’à son propre profit; Rodolphe, l’image du bourgeois, qui parodie l’amour mais en vérité, c’est du à son amour inatteint. " Je ne peux pas m’expatrier, avoir la charge d’une enfant " (p. 276). Ses paroles jouent pour lui un rôle psychologique, " pour s’affermir davantage " (p. 276) ; Léon, le lâche, avec un manque d’initiative, " charmant " (p. 162), mais sans caractère. Homais, le grand Homme, le pharmacien qui écrit en lettre d’or le nom de sa pharmacie. Le Représentant de la Bêtise humaine et du Dictionnaire des idées reçues. C’est le personnage antipathique par excellence et le reflet même de l’Homme comme son nom l’indique (homo), de plus il sera récompensé par la croix d’honneur (p. 446), dernier propos ironique que présente Flaubert. Tous ces vices, traduisent en effet le regard de Flaubert sur cette hideuse réalité. Par tous les défauts s’accumulant sur les bourgeois en contraste avec le bal de la Vaubeyssard qui, lui, relève déjà plus du sublime.

La personne voyant bleu est Emma, elle vit dans un autre monde, son histoire commence par " Elle avait lu Paul et Virginie " (p. 84), elle se poursuit par l’épisode du couvent où Emma emprunte, à une vielle fille, des romans que Flaubert décrit négativement. " Ce n’étaient qu’amours, amants … pleurent comme des urnes " (p. 87). Ces romans inciteront Emma à vivre dans un autre monde, avec ses amants et à trouver Charles médiocre parce qu’il ne remplit pas les critères des héros de ces mêmes livres. Ses lectures conduiront Emma à être tiraillée entre " l’amour mystique et terrestre " comme dans la Tentation de Saint-Antoine. Un fossé s’est bel et bien creusé entre ce rêve romantique et la triste réalité. Flaubert lui fait régurgiter ses lectures, son reste de romantisme, son poison " cet affreux goût d’encre continuait " (P. 408). Enfin, il lui fait perdre sa vision « bleue » en voyant l’Aveugle, chantant ignoblement la vie d’Emma, de l’enfance innocente à trépas en passant par « le jupon » symbole de son bovarysme.

En dernier lieu, le reste des personnages bourgeois, que ce soit Homais ou Lheureux, voient bête. Ce dernier nommé représente la cruauté, le profit personnel, l’avarice et l’inhumanité envers ses « clients ». Il vend ses articles à des prix élevés, à la pauvre Emma qui n’est pas assez lucide pour se rendre compte que le « vicieux » profite de sa faiblesse psychologique. Homais, lui, est un original, dans le mauvais sens du terme, il pense se trouver seul dans son camps et tout le monde contre lui " Ah ! Vous trouverez bien des préjugés à combattre " (p. 137). Il se croit héritier des Lumières, il oppose religion et science " on a recours encore aux neuvaines, aux reliques, au curé, plutôt que de venir naturellement chez le médecin ou chez le pharmacien " (p. 137) et " Laissez-le ! Laissez-le ! Vous lui perturbez le morale avec votre mysticisme ! " (p. 254). Ainsi il remplit le rôle de digne représentant de la bêtise, qui d’après Finkielkraut, " la bêtise est dangereuse. C’est refuser la complexité du monde, les différences ". Pour finir, cette vision « bête » apparaît aussi chez l’abbé Bournisien pendant l’épisode de la « Satire du clergé » aux pages 173 - 175. L’abbé est matérialiste " j’ai connu là de pauvres mères de familles, des femmes vertueuses, je vous assure, de véritables saintes, qui manquaient même de pain " […] " de feu l’hiver " […] " lorsqu’on est bien chauffé, bien nourri ". Bournisien n’est pas non plus un grand religieux, il a " des taches de graisse et de tabac […] sur sa poitrine large ". De plus, l’atmosphère qui règne dans ce couvent est profondément malsaine. Le plus important est qu’il ne comprend point qu’Emma est venue expressément lui demander un soutien moral, il est totalement décalé par rapport à Emma. Ce décalage se rapporte à celui entre Charles et Emma, à cette médiocrité que l’abbé vient partager. C’est de cette façon que Flaubert décrit la bêtise humaine, ce regard vide et sot.


Ce système complexe de relations entre les différents personnages et leurs visions de la réalité décrit le pessimisme de Flaubert et son style dans ce roman montrent le « mal du siècle ». Les exceptions sont Justin et Félicité ( les non-bourgeois qui arrivent à un bonheur, du fait de leurs rôles secondaires ). Cette œuvre qu’est Madame Bovary et qui a produit un climat de scandale et montre la dérision et le désillusionnement des bourgeois est encore d’actualité de nos jours.




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