Dissertation de français sur une phrase de Mimouni.

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Dissertation de français sur une phrase de Mimouni.

Message par Admin le Lun 18 Jan 2010 - 10:54

“Je crois à la littérature comme cheval de Troie pour corroder de l’intérieur la forteresse des mystificateurs qui nous affirment que le ciel est toujours bleu. Je crois à la littérature qui met le doigt sur la plaie.” Rachid Mimouni

Rachid Mimouni était un écrivain algérien engagé, qui a poursuivi pendant des décennies un combat littéraire contre le gouvernement de son pays. Il a révélé l’existence d’une Algérie très éloignée de l’image officielle que le gouvernement autoritaire en place a toujours décrit, une Algérie souffrant en silence. Il s’est engagé pour dénoncer les abus de pouvoir, la misère et les souffrances de l’Algérie muette, malgré les dangers et les obstacles. C’est par la plume qu’il a choisi de combattre, dans le secret, menant un combat désespéré contre la censure, la difficulté de publication et un gouvernement tyrannique tout-puissant. Il a reçu plusieurs prix littéraires à l’étranger pour ses écrits réalistes et dérangeants, mais c’est dans son pays que la remise en question doit s’effectuer, face à un gouvernement qui nie toute liberté personnelle. C’est donc une littérature de combat, engagée dans le pays et pour le pays, qui a pour rôle de remettre en question et d’exprimer la réalité de la situation algérienne, pour permettre des changements que Mimouni désire. D’où sa phrase : « Je crois à la littérature comme cheval de Troie pour corroder de l’intérieur la forteresse des mystificateurs qui nous affirment que le ciel est toujours bleu. Je crois à la littérature qui met le doigt sur la plaie. »

Dans cette phrase s’exprime déjà l’opinion de Mimouni quant au rôle de la littérature. Face aux tendances de restriction du rôle de l’écriture à une dimension purement esthétique, sans principe directeur et opposée à l’action, Mimouni professe un acte de foi (je crois) en la nécessité d’une littérature éveillée et de combat. L’aspect esthétique n’en et pas rejeté, mais plutôt replacé dans son contexte général : cette dimension artistique contribue à l’étayage de l’œuvre, tout en en dissimulant la critique afin de la rendre moins vulnérable à la censure. La littérature, loin d’être un objet de vanité, devient un outil critique patiemment créé et la procédure fictive, au lieu de réduire la littérature à une fuite de la réalité, induit l’adhésion à des valeurs qui ne seraient peut-être pas exprimées sans ce décalage entre narration et réalité. La forme, inoffensive, sert donc de couverture au fond critique. Toutefois cette procédure narrative peut provoquer un certain élitisme ; la transposition de la fiction en la réalité, et la compréhension concrète de la critique sont des étapes nécessaires, et ce sont aussi des processus intellectuels difficiles, inaccessibles à une partie de la population. D’où un besoin pour l’auteur de ne pas trop recourir à l’abstraction, ce qui en contre-poids le rend vulnérable à la censure. La ruse nécessaire pour faire entrer le cheval de Troie affaiblit ici son potentiel réactif ; seule une partie de la population est accessible à la littérature. L’esthétique a de la peine à dissimuler l’armature intérieure de la littérature et à convaincre le pouvoir oppresseur de son caractère inoffensif, d’où un affaiblissement certain de son pouvoir.
De plus le gouvernement visé dispose d’autres armes : pour faire face à cet assaut de la littérature il dispose de toute une littérature de propagande, qui, les idées étant plus clairement exprimées, a au moins autant de portée que la littérature critique. De plus étant un régime de type dictatorial, qui réduit la liberté d’expres​sion(d’où la nécessité de la ruse), ce pouvoir peut recourir à la censure ou refuser la publication d’écrits trop critiques, comme c’est le cas avec Mimouni.

L’inexistence de cette liberté d’expression montre bien le pouvoir potentiellement destructeur que peut avoir la littérature. De tout temps la littérature a pu forger les opinions ; ainsi l’idéologie inhérente aux livres leur confrère un pouvoir politique. La littérature étant, d’une part, l’émanation de la situation sociale, politique et économique actuelle, elle est ainsi légitimée ; d’autre part par son rôle d’analyste, elle met en évidence les problèmes de cette société, et passant de cause à conséquence, elle peut induire des courants idéologiques dans la population. Cette emprise spirituelle se traduit aisément en pouvoir politique, d’où la nécessité, pour un gouvernement non légitime, dans la mesure où il n’est pas issu du peuple, de contrer cet adversaire politique par tous les moyens. Si cette littérature, malgré les obstacles, parvient à établir un contact avec le peuple et à altérer sa perception du monde, c’est toute la forteresse politique qui s’écroulera. Ce processus est lent mais continu ; le résultat est aussi soudain que spectaculaire. Cette corrosion est certes douloureuse, mais indispensable, comme le doigt mis sur la plaie. Elle représente un certain danger par la soudaineté et l’ampleur du résultat, et la situation peut vite dégénérer en guerre civile. Mais même si le changement peut être périlleux, il est indispensable selon Mimouni.

Une autre question surgit quant à la ruse indispensable au combat : n’est-elle pas aussi une usurpation, dans la mesure où c’est un pouvoir plus faible qui veut renverser un pouvoir plus fort ? Pour pouvoir appliquer cette ruse, il faut que la littérature soit sûre de sa légitimité, d’être soutenue par le pouvoir populaire. De plus n’est-ce pas présenter une situation fausse au lecteur que de transposer la réalité dans un domaine fictif ? Car après tout les conditions ne sont pas les mêmes et une légère distorsion narrative peut rendre les argument invalides dans la réalité ; la tentation de modifier un peu le milieu narratif pour le rendre agréable à l’auteur ou au lecteur peut-il être évité ? Mimouni n’a pas ce problème dans ses livres, parce que leur nature dérangeante n’induit que des questions et des sentiments. Le questionnement est un processus indépendant des circonstances, et les sentiments, souvent, ne se rattachent pas à une situation concrète précise. Ainsi si le lecteur éprouve les mêmes sentiments dans la réalité qu’en lisant la fiction, il peut se dire que le monde fictif ressemble beaucoup au monde réel.

Mimouni insiste surtout sur la nécessité d’un engagement total et interne au pays. Sans engagement, pas de changement ; de plus cet engagement doit être lucide et actif, comme la littérature. Sans lucidité le changement ne sera pas une évolution, et sans engagement actif au mépris du danger, pas de résultats. Le devoir de tout citoyen est de s’investir dans son pays, pour son propre bien et celui de sa nation. De plus ce combat doit se faire dans le pays, en contact avec la population locale, avec des moyens d’action directs.
Mimouni reproche évidemment aux gens leur réticence à s’engager. Pour lui c’est une nécessité ; pourtant peu de gens s’engagent aussi complètement, soir par souci de leur sécurité, soit par indifférence à la cause. Sans un engagement important, la littérature ne dispose d’aucun pouvoir, et toute la démarche de combat est inutile. Un petit nombre rend très vulnérable, par le manque d’appui d’une part, et part le manque de légitimité d’autre part. Mimouni ne parle pas des autres genres de littératures qui existent ; pour lui ce ne sont pas des engagements. Créé un univers fictif sans raison est un loisir, ce n’est pas nécessaire ; de plus ces écrits peuvent aider le gouvernement en place, en montrant que la censure n’est pas aussi totale.
De plus le pouvoir non légitime dispose, lui, d’une assise sûre, fortifiée par les attributs d’un gouvernement de type dictatorial : un Etat fort, une police puissante, la censure et autres droits analogues. Ces manques de droit du citoyen et l’élimination de l’opposition lui construisent une véritable forteresse politique. Mais ses murs ne reposent sur aucun élément populaire, et les fortifications sont donc vulnérables à une attaque interne, même si elles protègent de l’extérieur. Cette assise sûre, la négation de la liberté d’expression, l’élimination de toute critique, mènent donc à une véritable dictature dans la pensée (affirment), à des assertions ne pouvant être remises en question ; à un état des faits immuable, opposée à la profession de foi de Mimouni, qui laisse un espoir (je crois) de changement. Mais cette tyrannie de la pensée ne se basant sur aucun fait concret, ne tirant pas sa source de la réalité sociale, économique ou politique, est un dogme ou un mensonge ; le gouvernement étaye le mensonge officiel par l’établissement d’une situation chimérique et positive (le ciel bleu), dédaignant en cela son vrai rôle et en se faisant mystificateur.

La fonction d’analyste de la littérature est toutefois chimérique : pour cela il faudrait une littérature tout à fait objective et lucide. Or dès lors qu’il y a un auteur à un texte, et que cet auteur émet des thèses prônées, il n’y a plus d’objectivité. Trop d’ouvrages subjectifs, ayant des thèses diverses, empêchent la concentration de la critique en un seul point, et affaiblissent donc le pouvoir de la littérature. De plus sa lucidité peut être mise en doute. Premièrement elle a pour condition une immersion totale dans le climat local, ce qui représente des dangers pour l’auteur, qui pourrait être tenté d’atténuer la critique pour se préserver. En second lieu la mise en évidence de problèmes réels est difficile, à cause de leur dissémination, mais aussi de la subjectivité de l’observateur.

Pourtant la littérature ne saurait se charger de tout ; une fois son rôle d’analyste rempli, elle doit s’effacer pour laisser place à la guérison qui suivra inévitablement. Elle commence la guérison mais n’a pas de rôle à y jouer selon Mimouni, elle n’est que le doigt qui met en évidence, pas le pansement qui guérit. Ce doigt pourrait avoir trois fonctions : la mise en évidence (rôle d’analyste), la pression qui produit une douleur (rôle « destructeur » mais aussi de mise en question) et la guérison (qui est peu exploitée chez Mimouni)

Ainsi Mimouni opte pour la littérature de combat comme meilleur moyen d’action pour la mise en place d’un gouvernement légitime. Il n’exploite ici que l’aspect politique de la littérature ; mais la littérature, affaiblie, est-elle le meilleur moyen d’action ? Mimouni ne se fait guère d’illusions quant à son pouvoir réel ; sa phrase a beau être très optimiste, il ne partage pas cet optimisme, car il est totalement conscient que la corrosion, si elle a lieu, s’effectuera très et peut-être trop lentement. Pourtant face à la situation, il n’y a pas une profusion de possibilités, et la littérature, à condition d’être pourvue d’assez d’engagements, détient un pouvoir indubitable. Mimouni est tourmenté par ces deux aspects de la situation, car il est assez réaliste pour ne pas espérer, mais sans espoir il n’y a pas de combat.
L’aspect pratique est aussi négligé par Mimouni dans cette phrase : la liberté de l’écrivain, la possibilité et la volonté de s’engager, la connaissance de la situation réelle, tous ces aspects obéissent à des impératifs ou à des hasards impossibles à contrôler. Dans la pratique, il est certes possible de s’engager, le cas de Mimouni le montre bien, mais il arrive un moment où l’écrivain doit renoncer pour ne pas périr ; Mimouni lui-même a dû quitter l’Algérie en 1995. La ruse nécessaire ne détruit-elle pas toute l’entreprise de combat par la situation matérielle, par le risque et par le secret ?

Mais l’aspect le plus étrange de l’opinion de Mimouni est, à mon goût, la restriction de la littérature à un rôle d’analyste, sans fonction curative. La littérature n’est-elle pas fondamentalement créative ? Mimouni ne lui attribue qu’un rôle de destructeur ou d’analyste de la situation présente, ou d’espoir, mais ne lui laisse aucune place dans le processus de reconstruction. Certes il serait utopique d’envisager déjà la guérison alors que rien n’a encore changé, mais pourtant la question de l’exploitation de son côté créateur demeure. Après la littérature réaliste, n’y a-t-il pas une littérature de l’avenir, pas totalement utopique, mais construisant son utopie sur une base réaliste ?

Après l’étude de sa phrase, Mimouni apparaît comme une personne complexe, déchirée entre son espoir d’un changement, son engagement et le manque de résultats. Il a passé sa vie à essayer de changer son pays, à écarter la misère et la peur. Après sa mort, il a laissé comme héritage des œuvres dérangeante, superbes, et la conscience de la nécessité du changement à travers un engagement. Même si son combat n’a eu que peu de résultats visibles, les traces en sont restées ; mais surtout il aura marqué une génération d’algériens, qui en suivant un modèle, pourront peut-être changer l’avenir de l’Algérie.

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