La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière PARTIE 2

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La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière PARTIE 2

Message par quentin le Lun 8 Juin 2009 - 6:11

PERSONNAGES

Le choix des protagonistes qui se réunissent à Valladolid en juillet 1550 se révèle particulièrement
important pour statuer sur le cas indien. Charles Quint souhaite établir le meilleur constat possible et
réunit pour ce faire, deux spécialistes du problème indien, qu'il va décider d'opposer dans cette
controverse : le frère dominicain Bartolomé de Las Casas et le Dr Ginès de Sépulveda.
Charles Quint a choisi Las Casas car il reste le protecteur officiel de la cause indienne, malgré leur
probable différend depuis les Lois nouvelles de 1542 - Las Casas ayant amené le Roi à casser le
système des encomiendas, lui valant un esclandre général de ses titulaires. L'Empereur avait dénoncé
ces lois à grand peine, mais il décide pourtant de passer outre cet épisode difficile. Face au dominicain,
il convoque Sépulveda, prêtre, éminent théologien et humaniste. Ce personnage est l'opposé de Las
Casas : il est l'un des confesseurs du Roi, ayant justifié par le passé les conquêtes en Méditerranée et
en Allemagne, et à présent il revendique la juste cause espagnole dans le Nouveau Monde
(Démocrates premier et second consacrés au bien-fondé de la conquête américaine).
Ces deux autorités vont entrer en lice pour s'opposer sur la conquête des Indes au libre jugement d'un
collège de théologiens prestigieux, de juristes et administrateurs, réunis pour l'occasion. Ce jury est
représentatif de toutes les instances espagnoles qui sont à cette époque concernés par la conquête
américaine. On notera donc la présence de quinze juges : sept membres du Conseil des Indes, deux
membres du Conseil Royal Suprême, un membre du Conseil des grands ordres chevaleresques, trois
théologiens dominicains, un théologien franciscain et un évêque. Il faut noter la présence de théologiens
et dominicains de renom, émanant de la grande école de Salamanque, première université espagnole
de l'époque, des spécialistes des Indes, ainsi que deux inquisiteurs du Conseil Royal Suprême.
La présence des trois dominicains est importante pour Las Casas car deux d'entre eux, Melchor Cano et
Bartolomé Carranza de Miranda, sont acquis à la cause indienne et rejettent le concept de "juste
conquête " défendu par Sépulveda. Ils faisaient partie, avec Las Casas en tête, de ceux qui souhaitaient
censurer les écrits de Sépulveda, notamment son Démocrates second au moment où celui-ci réclamait
l'imprimatur. Le troisième dominicain Domingo de Soto, est plus neutre : il s'oppose à las Casas en ce
sens qu'il tient à rester éloigné de la polémique et des controverses d'Amérique. Objectif et réservé, il ira
même jusqu'à sanctionner les emportements de son frère d'habit, le taxant " d'en dire plus que
nécessaire ".
Le moine franciscain présent à la controverse est Bernadino de Arévalo. A l'instar de ses frères
dominicains, il s'est rendu dans les Indes et il y a même occupé un rôle majeur dans l'administration et
le suivi de la mission franciscaine sur place. Expert juriste et théologien reconnu, son intervention au
cours de la deuxième partie de la controverse (mi-avril, mi-mai 1551), permettra de clarifier le débat, au
détriment semble-t-il, de Las Casas. Il est en effet acquis à la cause de Sépulveda.
La controverse de Valladolid n'a pas seulement consisté en une réunion de quatre juges religieux (cinq
si l'on compte l'évêque, présent par intermittences et silencieux la plupart du temps), mais également à
la présence d'administrateurs et juristes, à commencer par le Conseil des Indes : ils représentent le
gouvernement espagnol en Amérique et ils sont sept à avoir été convoqué. Il convient de noter la
présence de deux juges laïcs, Gutierre Velasquez de Lugo et le Dr Gregorio Lopez. Ils connaissent bien
la situation espagnole en Amérique et ont de solides convictions à ce sujet. Ils savent également les
abus commis en Nouvelle Espagne, mais n'adhèrent pas pour autant systématiquement aux théories
lascasiennes. Leurs positions semblent refléter celle du Conseil des Indes au moment de la controverse,
ce qui n'est pas pour avantager Las Casas en définitive.
Avec le Conseil des Indes, le Conseil des Ordres chevaleresques et le Conseil Royal Suprême, c'est
l'ensemble des instances d'administration de l'Etat espagnol qui sont présentes à Valladolid. Fernand
Manrique, comte d'Osorno, représente le Conseil des Ordres en sa qualité de président. Pour la
Suprema, il faut retenir la présence de Francisco Tello de Sandoval, ancien inquisiteur de Tolède. Son
rapport sur le ressentiment des colons espagnols, consécutivement à la promulgation des Lois
nouvelles en 1542, ont amené Charles Quint à dénoncer ces textes.
A noter que l'Inquisition espagnole, moins virulente qu'en France à la même époque, a joué un rôle
efficace et déterminant dans l'évangélisation de la Nouvelle Espagne. En sa qualité d'inquisiteur et
d'envoyé spécial du Roi, Tello de Sandoval est une personnalité importante pour la controverse, qui
s'oppose à las Casas, l'instigateur de la fin des encomiendas, dans les premiers textes des Lois
nouvelles.

Ainsi, le choix des participants fait par Charles Quint, montre à quel point le monarque a souhaité
l'objectivité du débat, parce que deux théories complètement opposées sur la question indienne sont
représentées, celle de las Casas et de Sépulveda. Mais au-delà de la confrontation des deux hommes,
on assiste à une répartition équilibrée des opinions chez les participants, pour une plus grande
implication et un constat espéré plus objectif sur la conquête.

Bartholomé de Las Casas

Son père et son oncle accompagnaient Colomb en 1493. Né en 1484, il part en 1502 à Saint
Domingue avec son père et y reçoit des terres. Il est ordonné prêtre.
En 1511, il entend prêcher Antonio Martesinos, un père dominicain, prenant à partie les
auditeurs. Les années 1510 sont celles où l'on a des doutes sur la réalisation des objectifs
primitifs. Les lois de Burgos (1512-1513) sont le premier cadre légal de protection des
populations indigènes.
Bartholomé de las Casas se fait prédicateur, regagne l'Espagne et y rencontre Cisneros. Il
souhaite apporter aux îles ce que l'Espagne a de meilleur. II s'agit pour lui d'établir une colonie
chrétienne agricole, pour aboutir à une fusion entre les Castillans et les Indiens, sous la houlette
du clergé. Cisneros lui adresse des instructions, et Las Casas retourne aux îles en 1521. Il pense
aller sur la côte Pacifique. En 1523, il entre chez les Dominicains, et commence à voyager sur le
continent américain. Il veut mettre fin aux conquêtes armées destinées à trouver des métaux
précieux, et au système de possession foncière des Indiens.

Jinez de Sépulveda

Brillant théologien et humaniste reconnu, Sépulveda est chapelain et chroniqueur-confesseur de
Charles Quint depuis 1536. C'est un des plus grands hellénistes connu pour ses traductions des
oeuvres d'Aristote et sa maîtrise du grec. Ayant une grand influence il combat la Réforme de
Luther, la pensée d'Erasme, la controverse de Valladolid sera pour lui le moyen d'une meilleure
compréhension des théories lascasiennes.
Il a publié de nombreux ouvrages et nous pouvons retenir, dans le cadre de la controverse son
livre intitulé Démocrates premier, ou de la compatibilité entre la discipline et la religion chrétienne
en 1535, qui consiste en une exhortation à la guerre contre les turcs. C'est un traité de la "juste
guerre" conférant aux campagnes impériales la légitimité de conquête en Europe et en
Méditerranée.
Suite aux Lois nouvelles de 1542, Sépulveda écrit un second traité, dans la même veine que
Democrates premier, ciblé sur les "justes guerres d'Amérique" et l'attitude que doit adopter
l'Espagne face aux "païens indiens ". Ce livre sera longtemps en attente d'une licence de
publication, et c'est sur la base de ce traité que Sépulveda fondera son argumentation à
Valladolid.
Il faut savoir que le Democrates second du théologien est resté non publié pendant plusieurs
années car Sépulveda a du faire face a deux types de censures. La première, imposée par
l'époque, parce que les tensions provoquées par la situation espagnole en Amérique, ne
permettaient pas selon les autorités royales, la publication d'un tel ouvrage. Pourtant après en
avoir appelé à l'intervention de Charles Quint pour que l'ouvrage soit réétudié par la commission,
le livre allait paraître C'était sans compter avec une seconde censure, provoquée par las Casas.
Opposé en tout à Sépulveda, il fit pression sur les dominicains des universités d'Alcala et de
Salamanque pour obtenir la prohibition théologique de Democrates second. Cette dictature
morale de las Casas n'a pas été tolérée par le Roi, qui a donc décidé d'accorder une chance au
théologien de pouvoir défendre ses opinions devant son censeur.

OBJECTIFS DU DEBAT

Ce que l'on nomme " controverse de Valladolid " est le débat demandé par Charles Quint, qui réunissait
théologiens, juristes et administrateurs du royaume, afin qu'il se "traite et parle de la manière dont
devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde, suspendues par lui, pour qu'elles se fassent
avec justice et en sécurité de conscience."
La Couronne mène des campagnes de sensibilisation des pouvoirs menées en Espagne en faveur des
Indiens, ainsi que limiter le pouvoir des patrons d'encomiendas. Ce sont des contingents d'Indiens

placés sous la juridiction d'un colon blanc à qui ils sont «recommandés» en vue de l'évangélisation et
qui comporte des servitudes (tribut, travail...). sont à l'origine des lois interdisant la vente des terres
indiennes aux colons blancs et aussi des reducciones.
Les «réductions» étaient un système alternatif à celui des encomiendas, et visaient à reconstituer des
communautés indiennes agraires et à les doter de terres et d'une gestion autonome.
Le but était à la fois économique (en faire des unités d'exploitation de type européen) et spirituel
(évangéliser). Les réductions furent confiées à des missionnaires ou à des corregidores d'indiens, mais
elles furent surtout représentatives des zones de missions.
Entre 1550 et 1580, l'ancien régime du travail gratuit et illimité des Indiens fut remplacé par un système
de travail obligatoire et rétribué; cependant cela ne représenta qu'un piètre progrès par rapport aux
premières encomiendas. Les abus, les illégalités et les extorsions furent monnaie courante.
L'esclavage continue aussi d'exister jusqu'en 1542, date à laquelle on le supprime sans restrictions pour
les Indiens. On continue cependant de la pratiquer clandestinement (en particulier au Chili), et ce n'est
qu'à partir du XVIIe siècle qu'il disparaît. Il est alors remplacé par l'esclavage des noirs. Il ne faut pas
oublier que l'esclavage continue d'exister en Espagne même : à la fin du XVIe siècle, il y a entre 50 000
et 80 000 esclaves en Espagne, dont plus de 60 % en Andalousie.
Ils sont baptisés dès leur arrivée dans la péninsule, mais ne deviennent pas libres pour autant. Cela se
fait soit par affranchissement (le plus souvent par testament), soit par rachat de l'esclave par lui-même.
Environ 40 % des esclaves travaillent au service d'artisans.
La période de la Renaissance est loin d'être pacifiée. On assiste à des phénomènes d'angoisse, de
crainte. Dans ce contexte apparaissent les terres nouvelles de l'Amérique. Pour las Casas, les Indes
sont l'Enfer, et les diables sont les Espagnols. Il publie en 1552 Très brève relation de da destruction
des Indes : cet ouvrage relève de la littérature apocalyptique; Dieu ne laissera pas impunies les
cruautés des Espagnols dans le Nouveau Monde. L'idée d'un nouveau monde est aussi celle d'un
nouveau départ.

LES REPERCUSSIONS

Le vaincu Bartolomé de Las Casas voit ses thèses désavouées et se lance dans une course à la
dénonciation systématique. Avec le déroulement des débats, il avait peu à peu dévoilé ses motivations
et consécutivement a la controverse, il décide de publier des traités, sans avoir reçu l'autorisation royale
de la commission de censeurs, dont il sait qu'il n'aurait pas obtenu leur aval. Ainsi paraissent huit de ses
Traités entre 1552 et 1553, qui ne recevront jamais licence d'être imprimé. Autre fait qu'il convient de
noter : proche de la mort. Las Casas écrit au pape Pie V en 1566, pour lui demander de dénoncer les
missions épiscopales octroyées par lui en Nouvelle Espagne. Cette incitation à la révolte n'a eu aucun
effet sur la présence ecclésiastique espagnole au Nouveau Monde. Le dominicain mourra peu de temps
après, avec le Roi, les Conseils et nombre de frères d'habit contre lui.
La défaite de Las Casas étant clairement établie, la colonisation reprend, soit pour les raisons
développées par Sépulveda, soit dans le but de contrer les conflits déclenchés par l'investigation
espagnole sur les terres américaines. Plusieurs tribus, à l'image de la tribu des Araucans au Chili en
1554 se révoltent et s'opposent à la conquête. Au Pérou et au Mexique, les évêques cautionnent les
combats. Rien ne change les "conquêtes-découvertes" définies dans les Lois nouvelles de 1542 ni leur
suspension depuis 1550, mais des cédules planifient les avancées espagnoles dans les terres
américaines. Seul changement notoire : les pillages, cruautés et mises à mort inutiles sont proscrites
définitivement, la guerre devant s'effectuer selon un "motif juste", ainsi que l'avait recommandé
Sépulveda. De même, l'influence du théologien sur la réglementation en vigueur dans les nouveaux
territoires est marquée : les Indiens qui entravent l'expansion de la doctrine catholique de quelque
manière que ce soit sont mis à mort. cette résolution à laquelle Las Casas était farouchement opposé
parce qu'incompatible avec la foi chrétienne, semble pourtant peu refléter les décisions prises à
Valladolid.
Dans les années 1570, l'Espagne apparaît comme le champion du catholicisme. Reprendre les
arguments de Las Casas est alors très utile à la légende noire anti-espagnole, née en Italie du temps
des guerres italiennes dans la première moitié du XVI° siècle. La critique est particulièrement virulente à
Venise, sauf à l'époque de Lépante, l'Espagne est en effet présente à Milan, dans les États du pape et
sur les côtes du royaume de Naples).

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