le cageot de Francis Ponge

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le cageot de Francis Ponge

Message par Admin le Mar 26 Mai 2009 - 6:17

Introduction

D’un cageot que peut-on dire ? peut-être, d’abord, que c’est un objet utile, un objet qui sert ; ensuite, sans doute, qu’il n’a aucune valeur marchande, qui voudrait tenter de revendre un cageot après s’en être servi ? Objet vulgaire, il ne semble pas avoir d’aptitude particulière à éveiller l’intérêt du poète. C’est un support comme le papier pour l’écriture, il permet de transporter fruits et légumes, natures mortes et jardinières, mais lui s’abstrait de toute représentation artistique. Comme support 1) il s’apparente encore au signifiant porteur du signifié, 2) image du rebut il est un digne représentant de ce monde muet qui constitue notre environnement auquel nous prêtons si peu d’attention. Enfin, 3) servant à conduire le fruit jusqu’à nous, il se rend indispensable comme le papier l’est à la lecture du poème et comme le corps l’est à l’esprit ou à l’âme, dont d’aucun dit qu’elle lui survivrait.

Le porteur de fruit

C’est bien connu, un cageot ne sert qu’à cela, contenir fruits et légumes pour leur transport : « simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits (…) ». C’est un objet modeste ne présentant aucun intérêt en dehors de sont utilité précise, il ne trouve de sens que dans son utilité comme les sons articulés par la voix dans l’expression qu’ils supportent. Le cageot est plus que simple morceau de bois, il est bois blanc agencé en vue d’une utilité, sa destination lui donne son sens. Cette destination atteinte, il redevient le bois dont il est fait : « à la voirie jeté sans retour », comme le son de la voix redevient simple bruit quand il n’atteint plus à sa destination de livrer le sens, rebut vocal d’un appareil digestif de la bouche à l’anus, détourné de sa fonction première d’ingestion et d’assimilation des aliments pour devenir producteur de bruits et de sons, de la voirie qui draine nos besoins alimentaires à la voix qui exprime nos désirs de ses fruits délicats dont les parfums correspondent en symboles mystérieux à nos sens éveillés.
Le cageot est donc un objet prosaïque, de cette prose qui sert à nos utilités quotidienne, de la liste de course, au formulaire administratif, prose du quotidien que l’on rencontre « à tous les coins de rues », de ceux que l’on oublie ou que l’on jette parce qu’usés ; ayant servis ils deviennent encombrants. On a coutume de ne prendre en considération que ce qu’ils contiennent et on les oublie pour cela.
Ainsi, pourrait-on dire du corps qu’il est le cageot, le réceptacle de l’âme, mis au rebut par la mort il aurait achevé sa course, lui aussi « ahuri » d’être « agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort », car lui non plus « ne sert pas deux fois. »

Le monde du silence

Le cageot est donc un rebut, il en a l’humilité, luisant « de l’éclat sans vanité du bois blanc. », il échappe à toute considération de notre part. Il intègre parfaitement le monde silencieux de ces serviteurs muets de notre quotidien. Leur mutisme invite le poète à les parler par une forme de grande pitié pour les choses, de parti pris des choses compte tenu de la parole. Muet et prosaïque le cageot sollicite qu’on s’occupe de lui, qu’on le parle, comme écrit Ponge des objets muets, dans Méthodes (p.213, éd. Gallimard, coll. Idées).
Il est lettre d’une Nature infinie dont l’homme lui-même n’est qu’un caractère, mais l’écriture à laquelle il appartiendrait comme lettre serait non significative, non porteuse de sens, cette vanité de l’homme qu’il ne saurait avoir, lui dans « l’éclat sans vanité du bois blanc ». Rebuté une deuxième fois par cette non signifiance qui fait son prosaïsme, il dit bien du poème qui le parle qu’il est en prose, simple dire « sur le sort duquel il convient de ne s’appesantir longuement ». Plus que sa fragilité, c’est là souligner son incapacité à porter du sens comme ce monde silencieux dont la science moderne a voulu qu’il cesse de nous parler comme il parlait encore en Fioretti au cœur de François d’Assise.
Il intègre parfaitement nos habitudes consuméristes, notre habitude de croire que ce monde nous est destiné, qu’il est à notre convenance, que nous en sommes le sens ultime. Ce qui cesse de convenir à cette destination disparaît, s’évanouit, « jeté sans retour », abandonné à tous ces coins de rues qui aboutissent au terme de nos besoins, et « les halles » ne sont-elles pas le ventre de Paris ?

Cageot :dictionnaire de fruits et légumes

Mais cageot reste indéfectiblement un mot, il trouve sa place dans un dictionnaire de la langue française, objet on l’abandonne à tous les coins de rues, mot on le range soigneusement, alphabétiquement avec d’autres mots avec lesquels il entretient d’étranges rapports de significations : « A mi-chemin de la cage au cachot », le poète procède en remontant car cage trouve sa place après cachot. La cage, plus proche de lui-même, enferme plutôt des animaux, comme la cage à lapins, le cachot, lui, plutôt des humains, quant à lui, cageot, des fruits et légumes.
C’est dans cette proximité que se retrouve sa capacité d’enfermer, ainsi se tisse une correspondance, mais voilà, le cachot demeure après le départ du prisonnier, de même la cage après celui de l’animal, le cageot, lui, ne subsiste pas aux fruits et légumes qu’il n’enferme qu’un temps : « Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme ». C’est lui le plus évanescent des trois contenants parmi ceux qu’il avoisine, sa fragilité empêche même que l’on s’appesantisse sur lui. Enfin le mot et l’objet entretienne une étrange proximité, comme le son de la parole s’évanouit dans la livraison du sens, il disparaît après qu’a été livrée la marchandise qu’il contient, le mot comme signifiant s’évanouit dans le dire, l’objet dans le mutisme de son utilité.
Pourtant dire le cageot c’est articuler du sens, délivrer une signification, or seule la parole est faite de sons significatifs, dont [kaרo], ces sons vocaux, sons significatifs comme l’écrit Ponge dans Méthodes (p.232) on leur a trouvé une notation : l’écriture. Les lettres sont ces objets extérieurs, qui constituent le mot /cageot/ et qu’en même temps l’objet « cageot » représente dans leur utilité de livraison du sens comme fruit de la parole : « Si bien qu’il suffit peut-être de nommer quoi que ce soit – d’une certaine manière – (comme par exemple le cageot, c’est moi qui ajoute cette parenthèse) pour exprimer tout de l’homme… » (op. cit., p.232).
Chaque élément du système de la langue exprimant ce système tout entier, et donc l’homme qui parle, chaque objet du système du monde exprime ce monde dans son entier, « ahurissement » du cageot, expression de sa position boiteuse, personnalisation de l’objet dans son expression de l’humain dont la pose maladroite fait la claudication d’Œdipe à Jacob.

Conclusion

Le cageot objet servant au transport de marchandise périssables les rend transportables, c’est-à-dire métaphoriques suivant le sens du grec moderne : « μεταφόρητος », il est métaphore, moyen de transports de ce qu’il enferme en lui-même. Il ne survit pas à ce transport puisqu’il ne sert qu’à un seul. Son caractère unique en fait cet objet sans retour qui s’épuise dans le temps de son utilisation comme l’énonciation du propos qui le sort de cette autre cage où il repose comme mot, le dictionnaire. Il en devient sympathique comme l’expression d’un sens commun où d’aucun lira la destinée humaine, celle de notre fragilité, ; périssables, les fruits et légumes ; périssable, le cageot ; périssable, l’homme.




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