la bougie de Francis Ponge

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la bougie de Francis Ponge

Message par Admin le Mar 26 Mai 2009 - 6:13

Introduction

Avec la bougie, Ponge s’attaque à un objet lourd de symboles. La bougie est porte flamme, luminaire fait de cire originairement importée du port algérien de Bougie, d’où son nom. Luminaire de qualité, elle est supérieure à la chandelle, luminaire du pauvre, faite avec du suif, c’est-à-dire de la graisse animale, dont la flamme noircissait beaucoup et qu’il fallait souvent moucher, et se rapproche du cierge, le luminaire noble fait en cire d’abeille dont il tire son nom : « cereus, de cera la cire » . Porte flamme, donc, elle est luciférienne au sens premier du mot Lucifer, le porteur de lumière. La flamme est dans la tradition chrétienne, mais déjà chez Platon, une représentation de l’âme, elle s’élève vers le haut, son lieu naturel, pour la vieille physique des quatre éléments ; de feu, sa patrie est le ciel des luminaires fixes, c’est-à-dire le firmament vers lequel elle tend dans un effort permanent et désespéré, image de l’âme qui tend vers le royaume des cieux. Comme chandelle, elle a sa fête, la Chandeleur : « dies *candelorum (pour candelarum) », le jour des chandelles, quarante jours après Noël, fête de la présentation du Christ à Siméon. Porte flamme, elle est encore pour quelque chose dans l’évolution du sens du latin « tutari, *tutare » : protéger, vers le sens de tuer, puisque tel est bien l’étymon de tuer, ou comment de protéger la flamme, « tutare flammam » on arrive à l’éteindre, tuer la flamme, puis à éteindre la vie, peut-être à partir de l’idée de couvre-feu.
Dans son poème, Ponge commence par faire de la bougie une étrange plante 1) qui semble, d’abord, fleurir d’une flamme, pour se faner et mourir d’elle-même. Sa flamme 2) est le lieu d’un combat entre obscurité et clarté, mais aussi d’attaques des insectes, attirés par la lumière et qui vont se brûler ou s’épuiser dans une lutte inutile. Enfin, 3) mourante, noyée dans son propre aliment, elle devient allégorie du vivant, représentation de l’esprit et de l’âme.

La rectitude de la tige

Ce que retient, d’abord, le poète, de la bougie, c’est sa rectitude, elle est droite comme une plante qui aurait poussé là sur sa tige. Plante singulière dont la couleur est blanche, « d’albâtre », l’albâtre la pierre dont on fait les statuettes ou les vases à parfum : « ’αλαβάστρος », un blanc presque translucide. Elle porte une feuille d’or, la forme ovale à la base et pointue au sommet, de la flamme, rappelle en effet celle de la feuille, qui d’or, comme une couronne, suggère aussi la fleur. Mais par une forme d’antithèse à la blancheur d’albâtre de la colonne de la tige, et à l’or de la flamme-feuille, le pédoncule qui soutient celle-ci, est noire.
Le noir, la noirceur, l’obscurité est précisément tout ce que l’or de la flamme parvient à vaincre, la bougie recèle en elle ce qu’elle combat, le noir de l’obscurité, comme on dit de la vie qu’elle porte en elle le germe de la mort. Cette feuille naît « au creux d’une colonnette » dans ce qui fait vasque, elle naît du liquide de la cire fondue, en elle s’oppose, donc, aussi le liquide et le sec.
La flamme est sèche, elle est feu, la cire, elle, est devenue liquide sous l’action de la chaleur, et de cette eau le feu de la flamme, la feuille d’or, tire son aliment. Poussant entre deux mondes celui de la lumière et celui des ténèbres, la bougie les relie d’un trait blanc, jusqu’à ce que succombe la flamme qu’elle nourrit, dans la liquéfaction paradoxale de sa substance et la perte de sa rectitude dans l’inclinaison de sa consomption et de sa mort. La bougie s’épuise dans un combat où elle succombe.

Le combat

L’ancienne théologie persane représentait le monde comme le terrain d’affrontement de deux divinités, celle du jour : Ahura Mazdâ, celle de la nuit : Hariman, nuit et jour, mais aussi bien et mal ; bien qui peut naître du mal comme la feuille-flamme du pédoncule noir, vacillement de la flamme et fumées qui inclinent la lumière du bien vers l’obscurité du mal. La bougie est porte lumière, Lucifer, dans un conflit où la clarté menace de redevenir obscurité, comme l’ange le plus lumineux, Lucifer devenu Satan. Son combat elle le mène aussi contre les assaillants ailés que sont les papillons.
Les papillons sont miteux, leur apparence est pauvre et négligée, peut-être sont-ils comme l’évoque le qualificatif, des mites ou à la semblance de celles-ci, méprisables parasites, mangeurs de laine. La bougie leur est un adversaire accessible, au contraire de la lune, bien trop lointaine ; surgis de la nuit, anges des ténèbres, ils s’en prennent à la lumière de la bougie sans doute pour l’éteindre, car la lumière de ce luminaire est brûlante et sèche, quand celle de la lune est humide, qui « vaporise les bois ». La flamme brûle ses ennemis nocturnes, d’un feu purificateur, « πύρος, (puros) » en grec, c’est bien le feu, elle les vanne, image christique du van qui sépare la bale du grain, qui détache les méchants des bons : « vannés dans la bagarre ».
Ces adversaires nocturnes sont atteints de frénésie tels ces ardents qui souffraient d’un feu intérieur les consumant vivants, image de la damnation et du feu infernal. Frappés de stupeur, la flamme les a saisis dans une immobilité proche de l’effroi, « tous frémissent ». Le luminaire après avoir décomposé « les chambres meublées en massifs d’ombre », après avoir découpé des zones où obscurité et clarté s’affrontent en un contraste où l’ombre naît de la lumière, affronte ces puissances de la nuit que sont ces misérables anges, « papillons miteux » ; mais un combat plus rude l’attend, celui que l’on mène contre soi-même.
Par la lumière qu’elle engendre, la bougie permet la lecture, elle incite le lecteur à lire, elle permet le travail de l’esprit que sa flamme représente. Mais cet esprit vacille, pris dans matière qui le nourrit, comme si ce qui le faisait vivre était aussi ce qui le tuait. C’est le dernier combat de la bougie, son agonie dont c’est bien le sens en grec : « ’αγόνια ».
Dans cet ultime combat, la flamme s’incline, abandonne sa verticalité, pour pencher vers le bas, perdre son élan vers le haut, et se noyait dans son contraire, la cire liquide.

La lumière et le boisseau


« Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée. Quand on allume une lampe, ce n’est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes (…) » (Mathieu, 5, 14-16). La lumière de la flamme est une représentation de l’esprit, et, dans la tradition chrétienne, de la foi, en témoigne cet extrait du sermon sur la montagne, dans lequel le Christ fait explicitement ce rapport entre la pureté de l’âme et la lumière que l’on ne saurait cacher.
C’est la lecture du Livre, (la bible c’est le Livre, on retrouve ce sens premier du mot dans bibliothèque ; comme pour bougie, Byblos, d’où vient Bible, est une ville, non pas d’Algérie, mais de Phénicie, l’actuel Liban) qui éclaire ce sens de la lumière, comme cette dernière encourage à sa lecture pour faire découvrir son sens allégorique : « vacillement des clartés sur le livre », fumées qui se dégagent comme des encens d’églises, ou fumées sacrées des sacrifices, elles sont originales, qu’est-ce à dire ?
Elles émanent directement de la source, de l’origine, elles sont donc vraies car elles demeurent dans ce rapport à l’origine qui dit leur sens premier, issues de la lumière elles en répandent les parfums tout en la contredisant, en effet de même que le pédoncule noir, elles appartiennent aux ténèbres, à l’obscurité, elles témoignent de ce conflit suivant lequel la flamme surgit de sa négation, pour retomber dans ce liquide qui la nie, ainsi que le cygne de Mallarmé dans sa blanche agonie, autre image de l’âme.
Image littérale encore, si l’on peut dire, de la cire répandue dans cette assiette où se trouvait posée, fixée la bougie. Elle a perdu sa forme, d’abord tige droite, elle s’est aplatie, adoptant l’horizontalité de l’assiette, elle a cessé d’être bougie droite pour n’être plus que cire, mais à l’image du morceau de cire des méditations cartésiennes, a-t-elle gardé son être, est-elle encore bougie, ou par la magie du verbe, devenue poème ?

Conclusion

Dans ce poème l’auteur retrouve la simplicité du principe, de ce qui premier, l’origine, le mot y est bien, dans sa forme « originales ». La bougie est thème second de nombreux tableaux dont plusieurs de Georges de La Tour (1593 – 1652). Six d’entre eux font entrer en composition la lueur d’une flamme qui constitue tout l’éclairage du tableau. Un premier représente Joseph, père du Christ éclairé par une bougie tenue par un enfant Jésus : Saint Joseph à la bougie ou Saint Joseph charpentier, le tableau prend une dimension « caravagesque », comme dans les peintures du Caravage, sa lumière surgit de l’obscurité pour dessiner des ombres. Dans la peinture du peintre italien, en effet, la lumière surgit du fond bitumineux, noir de goudron, que l’artiste a préféré au fond blanc renaissance des Michel-Ange et Raphaël, de même la flamme-feuille de la bougie jaillit du pédoncule noir, suscitée par son contraire. Les cinq autres tableaux de de La Tour représente Marie Madeleine, tous n’ont comme éclairage que la lueur d’une flamme de bougie ou de lampe à mèche : Marie Madeleine à la veilleuse, Marie Madeleine pénitente, Marie Madeleine repentante, Marie Madeleine au miroir, Marie Madeleine à la flamme fumante.
Bougie spirituelle qui conduit à la méditation de la lecture par sa lumière, et dont la lueur est signe d’intelligence et de compréhension. Telle l’enluminure d’un parchemin, elle orne de sa feuille d’or la lettre en oriflamme, feuille sur sa tige, feuille où s’inscrit le poème, elle en devient la lettre par ses fumées qui font signes en offrande, en oblation mystique.




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