l'orange de Francis Ponge

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l'orange de Francis Ponge

Message par Admin le Mar 26 Mai 2009 - 6:11

Introduction

L’orange est un fruit et comme tel se présente en objet paradoxal. Le fruit n’existe pas pour lui-même, comme l’arbre ou la plante, il est là pour un autre, pour les pépins, le noyau qu’il porte en lui et dont il a charge de les nourrir de sa chair ou de sa pulpe. Il est oblation, sacrifice de soi qui permet la naissance d’un autre être pour soi, autre arbre ou autre plante. Mais le fruit par sa saveur est aussi pour l’homme et l’animal, qui l’utilisent pour leur propre subsistance. Image du don de soi 1) l’orange exprime par son jus non seulement le pardon à l’oppresseur qui l’a pressée mais aussi la collaboration à son plaisir et à sa satisfaction. La comparaison 2) de celle-ci avec l’éponge amène à juger deux comportements, deux formes de pulsation, enfin 3) la description des pépins annonce un dépassement du fruit dans sa négation qui est en même temps sa raison d’être.

l’expression du don de soi

Toute une première partie du poème est construite sur une suite de mots à double sens : pression expression, oppression, mais on rencontre encore : aspiration et ingestion ainsi qu’expulsion et plus loin : explosion, tous ces mots décrivent des mouvements opposés, un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur par l’exercice d’une force extérieure : pression, oppression ; un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur : expulsion, explosion, enfin l’assimilation d’un aliment liquide ou d’air : aspiration, ingestion.
Tous ces mots, nous l’avons dit, ont plusieurs sens, ainsi celui qui presse l’orange devient-il son oppresseur, et l’orange ne subit plus une simple pression de la main, mais une oppression qui la transforme en martyr supplicié. Elle exprime son jus, elle subit donc l’épreuve de l’expression, mais cette expression n’est pas rageuse, (la Rage de l’expression, titre de Ponge), au contraire elle exprime le don de soi : « sacrifice odorant », « réjouir son bourreau ». Mais par ce sacrifice, elle contraint aussi l’expression du bourreau qui l’a pressée ; le liquide exprimé « oblige le larynx à s’ouvrir largement pour la prononciation du mot comme pour l’ingestion du liquide ». Par son sacrifice, elle trouve l’expression de son nom dans la bouche du bourreau : « à s’ouvrir largement pour la prononciation du mot (je souligne) ». Son sacrifice se transforme en accomplissement, elle soumet paradoxalement son oppresseur qui doit confesser, en quelque sorte, son nom. Et voici l’orange martyr chrétienne conquérant Rome par son sacrifice témoignant de son être pour l’autre et non plus pour soi, (témoignage est bien le sens premier du mot martyr : « μαρτύριον : témoignage »)
Ce sacrifice conduit à l’apothéose car « on demeure (…) sans paroles pour avouer l’admiration que mérité l’enveloppe du tendre….. », sa dépouille martyrisée laisse sans voix. Tel le saint Barthélemy de la Sixtine montrant la peau qu’on lui a arraché du corps, l’orange produit « son épiderme extrêmement mince ». Le liquide qui sort d’elle, qui s’en exprime a « la coloration glorieuse » qui signifie son salut dans la reconnaissance de son sacrifice.
Mais l’orange a comme le Christ, son mauvais larron : l’éponge.

Le refus du don de soi

A l’opposé de l’orange, il y a l’éponge qui reprend tout ce qui s’est exprimé d’elle, pressée, elle se contracte, pour reprendre forme en même temps que ce qu’elle a exprimé, « gymnastique ignoble » qui la rapproche de l’ordure : « eau sale », de la vanité et de l’inanité : « se remplit de vent ». Dans l’éponge on ne rencontre aucun sacrifice, elle ne donne rien, nul déchirement, nul éclatement de cellule en elle, elle garde son intégrité et ramasse tout ce qui lui est bon à prendre.
L’éponge n’a pas de contenu propre, elle se remplit de ce qui lui est étranger, elle « n’est que muscle », comme si l’auteur lui refusait une âme. Si les mouvements de l’éponge et de l’orange s’apparentent, ils diffèrent fondamentalement en ceci que dans la contraction, c’est elle-même que l’orange abandonne dans l’expression, alors que pour l’autre rien d’authentique, rien d’elle dans ce qui s’exprime de son corps. Pour l’orange, « ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés » certes, mais « un liquide d’ambre s’est répandu, accompagné de rafraîchissement, de parfums suaves,… ». Son goût est meilleur, son sacrifice est « odorant » comme celui d’Abel opposé à celui de son frère Caïn dont le parfum n’agréa pas à l’Eternel. La coloration de son jus est « glorieuse », lequel jus « ne fait pas se hérisser les papilles ». On a une forme de montée en gloire de l’orange dont les vertus font l’odeur de sainteté.
Les deux, orange et éponge, supportent mal l’oppression, mais l’une dans le sacrifice de soi parvient à une forme de dépassement en apothéose alors que l’autre se réfugie dans l’ignoble, elle retrouve sa forme mais c’est pour s’emplir à nouveau d’immondices.
Mais n’est-ce pas faire « à l’oppresseur trop bon compte » ? Non, car dans l’oblation et le dépassement de soi, l’orange atteint le salut qu’est la prolongation de soi dans le pépin, dans la semence qui est promesse d’au-delà.

Aufhebung

Devenir soi-même c’est passer par l’autre de la mort, tel pourrait être le sens de cette étude « menée aussi rondement que possible », comme il se doit s’agissant d’orange. Le pépin « de la forme d’un minuscule citron », est puissance, orange en puissance, mieux, oranger, arbre en puissance. Lui aussi dans la suppression de soi (Aufhebung) donnerait naissance à un autre arbre. Le pépin c’est la victoire de l’orange, déjà l’arbre sourd de lui, il « offre à l’extérieur la couleur du bois blanc de citronnier, à l’intérieur un vert de pois ou de germe tendre », or le citronnier c’est l’oranger non greffé. Les pépins sont donc déjà bois et feuille de l’arbre : « la dureté relative et la verdeur (…) du bois, de la branche, de la feuille ». Victoire de l’orange, « Ô ! mort où est ton aiguillon ? », elle a vaincu la mort, elle a accompli sa destination, son être dans un au-delà d’elle-même : « la raison d’être du fruit ».
Le mouvement dominant de l’orange est donc l’expulsion, l’explosion : « après l’explosion sensationnelle de la lanterne vénitienne de saveurs », son mouvement consiste à aller vers l’autre et non à revenir, à rentrer en soi. Dans l’ingestion qu’elle suscite, elle produit le verbe : « la prononciation du mot » manifestant cette puissance du monde silencieux des choses à être dit, la puissance des choses d’être dites.
Même si, donc, « il y a dans l’orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l’épreuve de l’expression » elle renonce à ce retour en soi car elle ne travaille pas à sa propre gloire, son héroïsme réside dans son abnégation, son renoncement et non dans l’accomplissement de soi.
Orange qui rejette le stoïcisme et la recherche du moindre mal malgré « la conscience amère d’une expulsion prématurée de pépins », elle rejette l’idée de son bonheur et d’une volonté sereine qui la conduirait tranquille à son supplice, elle ne compte pas sur ses forces malgré son « aspiration à reprendre contenance », mais sur la puissance d’au-delà, sur le dépassement de soi que constituent ses pépins. Aussi reste-t-elle dans l’expiration qui la transforme en objet glorieux : « la coloration glorieuse du liquide ».

Conclusion

Nous évoquions le saint Barthélemy de la Sixtine exhibant sa dépouille glorieuse (voir document), le saint comme l’orange est sorti victorieux de son enveloppe mortelle. Une autre image permet d’évoquer le sacrifice de l’orange, c’est celle de la chrysalide du papillon, celle-ci aussi est passage de soi à l’autre, le ver meurt dans la chrysalide, le cocon, avant de devenir papillon glorieux. Le passage de l’un à l’autre représente bien plus un accomplissement dans la perte de soi, qu’une mort sans rémission. Les pépins figurent cet au-delà de l’orange, le prix de son sacrifice mais aussi, nous dit le poète, sa raison d’être. Dans ce poème Ponge, selon son projet même, réussit à faire parler les choses, ici l’orange, mais faire s’exprimer l’orange c’est lui faire dire quelque chose à son bourreau, l’homme ; seul lui peut parvenir exprimer les objets du monde du silence car seul lui a la parole et la langue. Pourtant l’orange, nous dit-il encore, « oblige le larynx à s’ouvrir largement pour la prononciation du mot », il y a dans l’expression de son jus la force et la contrainte de faire parler d’elle, d’articuler son nom.




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