Les mûres de Francis Ponge

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Les mûres de Francis Ponge

Message par Admin le Mar 26 Mai 2009 - 6:02

Introduction

Dans ce poème, « Les Mûres », Ponge se livre à une description entrelacée du fruit du mûrier et de l’objet poésie lui-même. La mûre n’est pas un fruit évocateur en soi, comme la pomme du désir et de la faute, l’orange des douceurs de l’orient, la grappe de la vigne, de l’abondance de Canaan, la figue ou la grenade. Les mûres sont un fruit pauvre en jus, 1) un fruit dont il n’y a pas grand chose à tirer, 2) mais leur simplicité et leur fleur les apparentent au poème dans le moment de sa création et de sa maturation, 3) sa difficulté d’accès et la pauvreté de son jus parlent alors à l’esprit.

Un fruit dont il n’y a pas grand chose à tirer

Le poète souligne à plusieurs reprises la pauvreté du fruit : « si peu de choses au fond leur reste (aux oiseaux) quand du bec à l’anus ils en sont traversés. » Le spectacle offert par les mûres est celui « d’une famille rogue », c’est-à-dire tout à la fois arrogante, raide et rude, comme de vieux aristocrates désargentés. Elles n’incitent guère « à la cueillette », en elle les pépins prennent toute la place : « agglomération de sphères qu’une goutte d’encre remplit », le poète peut bien se demander que tirer d’un fruit si misérable. D’autres objets se prêteraient peut-être infiniment mieux à son inspiration, des fruits plus riches aux sucs plus abondants, et pour comble, les mûres sont d’un accès très difficile, fruit d’une ronce qui déchirent vêtements et peau de qui y pénètre trop avant. Son aspect n’est guère plus évocateur, trois couleurs simples qui sont celles des âges de sa maturation « Noirs, roses et kakis », rien des reflets mordorés de l’abricot, des chatoiement de la grappe, du dégradé en pastel ou en lavis de la figue, non, une forme de sécheresse jusque dans les couleurs.
Ainsi pas grand chose à tirer, pauvreté du jus, équivalent à pas grand chose à dire, le poète retrouve dans les mûres sa difficulté d’écrire, le maigre jus est une goutte d’encre, celle qui suffirait à les décrire et à écrire ce qu’il y a dire d’un objet si « rébarbatif » c’est-à-dire à barbe, puisqu’elles en portent bien une dans leur plus grande verdeur et qu’elles perdent dans leur maturité, mais aussi barbant parce que leur difficulté, représentée par les ronces, ennuie et rebute. Mais cette austérité apparente, ne serait-elle pas, comme pour les figurines de Socrate l’indice d’une richesse intérieure, d’une substantifique moelle ?

Ut pictor poeta

La fleur est depuis longtemps l’image de la poésie, un anthologie n’est-elle pas avant d’être un recueil de différents poèmes choisis, un album de fleurs (’anqoV, en grec : la fleur). Mais la fleur ne fait que précéder le fruit, elle en constitue l’annonce, symbole religieux, aussi, de la virginité mariale annonçant, en le précédant, le christ et le salut messianique. La « fleur très fragile » du mûrier est à l’image du poème dans son effort de produire le sens de son écriture, c’est l’encre coulant du stylo en lettres qui expriment cette naissance, encre rationnée comme le suc de la mûre mais comme lui encore ne s’exprimant qu’à maturité, inutile de presser une mûre avant celle-ci, rien n’en sortira. Ainsi, de même, le poème ne dira rien avant, « buissons typographique » les mots n’y sont point encore appendus qui donneront forme et dessin à la maigre encre qui en dépend, puis en découle.
Les mûres sont donc formées « d’une agglomération de sphères », elles contiennent la perfection dans sa simplicité première : la sphère, la forme qui contient toute les formes pour la science antique, image redoublée du poème puisque lui aussi est puissance de création et contient une grande quantité de possibles, son nom signifiant d’abord création. Pourtant la perfection du poème n’est pas de l’ordre du savoir, ne conduit pas à la connaissance, il « ne mène hors des choses ni à l’esprit », c’est bien pour cela que Platon bannit les poètes de sa République, ils ne conduisent pas hors des choses, ils y ramènent, au contraire, par des imitations trompeuses.
Les mots et les choses appartiennent certes à des sphères séparées, ils ne se rejoignent pas, aussi le poète peintre n’a-t-il que la matérialité de l’encre de sa plume pour restituer la qualité du fruit, il lui faudra s’il le faut recourir à des astuces typographiques pour restituer telle de ses propriétés comme, par exemple, son caractère d’agglomérat de petites sphères à pépins, en trois strophes que séparent des astérisques et que chacune contienne une autre graine, la première : l’image du poème rempli d’un maigre jus d’encre, la deuxième du fruit dans son parcours de l’appareil digestif de l’oiseau, image de son assimilation, la troisième la maturité et perfection, achèvement, du poème comme fruit : « comme aussi ce poème est fait. »

Semence de sagesse

Le poète a sa promenade, comme le philosophe péripatéticien ou Rousseau herborisant, il cueille le fruit pour en prendre raison : « en prend de la graine à raison ». « A raison », c’est à proportion, suivant le latin : « ratio - onis », suivant une certaine quantité, un calcul, mais aussi suivant la raison, celle qui nous donne notre mesure d’homme, qui mesure notre rapport au monde. Et si ce rapport, non rapport, des mots aux choses était de cette proportion que nous mesure la raison, quo signum tendit, de l’ordre de cette tension du signe, après le transit intestinal, celui de l’esprit qui prend semence et germe dans ce parcours du monde dont le poète fait profession, tension du signe vers un enseignement, l’objet poème se faisant morale de sa propre fable, de sa propre parabole : « Ainsi donc (…) réussissent en grand nombre les efforts d’une fleur très fragile quoique par un rébarbatif enchevêtrement de ronces défendue. » Métaphore du poème, Flora inversa du troubadour qui plonge tel Narcisse en la fontaine, dans l’image de son propre poème. La fontaine de Narcisse, image du gai savoir, près de laquelle fleurit le rosier du Roman de la rose, et ce bouton de rose que le poète aperçoit après avoir plongé dans son propre reflet, amour de la lettre du poème, connaissance de la Raço (la ratio, raison en Occitan des troubadours), qui est toujours en se (en soi) cueillie en soi dans l’objet qu’il saisit, et les ronces du rosier du Roman de la rose valent celle du mûrier auquel appendent « Les mûres » de Ponge. Et la Raço en se (la raison en soi) est toujours que le fruit de la fleur vient à perfection dans sa maturité, dans la difficulté des mots qui se défendent d’un sens qui leur échappe, échardes, épines, aiguilles, ou charbon ardent dans la bouche du prophète, témoignant de la difficulté du dire le mutisme des choses car jamais un poème de mots ne fera une mûre comme jamais une mûre ne dira ce qu’elle est, et c’est par une étrange coalescence que l’achèvement du poème coïncide avec les mûres mûres du mûrier.

Conclusion

Ponge met en scène dans ce poème une étrange correspondance baudelairienne, un peu comme dans la forêt de symboles du poète des Fleurs du mal, les mûres deviennent image, symbole du poème. Dans Méthodes il pose la non communicabilité des deux mondes des mots et des choses, mais voici que s’établit une complexe correspondance difficile et malaisée comme les ronces qui figurent la difficulté de saisir son objet, et gênent le travail du poète tout autant qu’elles contribuent à le produire.
La fleur s’abolit pour produire le fruit, comme le travail des mots s’anéantit en lui-même pour produire le poème dans l’objet même qu’il dit, semence du gai savoir que prononce ici le poète.



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