le gymnaste de Francis Ponge

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le gymnaste de Francis Ponge

Message par Admin le Sam 23 Mai 2009 - 23:47

Introduction

Si le mollusque était toute intériorité, être sans existence extérieure, le gymnaste lui, est l'extériorité la plus totale, il est tout dans la lettre. C'est le caractère d'écriture qui le constitue comme ce qu'il est : une apparence, une superficialité. Caractère mobile il se déplace sur une barre qui fait ligne, mais il n'a pas d'autre sens que la démonstration qu'il donne ici de lui-même. D'abord lettre, il se montre à nous dans l'articulation de son corps, puis se déplaçant, il devient animal par métaphore, enfin il nous montre ce qui de l'homme rejoint cette superficialité qu'il incarne si bien.



La lettre

L’écriture du mot Gymnaste, son orthographe nous donne l’image première de ce qu’il est, il se fait d’emblée majuscule, G majuscule. Dans le bouclage de la lettre apparaissent la moustache et le bouc, elle fait donc figure, visage, et les seuls indices relevés sont ceux de la virilité, de la force virile mais sans l’intelligence. La pilosité frappe en premier, le front bas laissant soupçonner des capacités intellectuelles réduites, en second. L’accroche-cœur, la boucle supérieure de la lettre, signale le bourreau des cœurs, le magnétisme animal qui attire irrésistiblement les femelles. Est-ce à dire que le spectacle serait celui d’une parade sexuelle ? Sans doute car : « Tous les cœurs il dévaste ».
De plus, le y, s’il est en minuscule, nous donne l’image de l’organe avantageux que moule en plis le maillot de l’athlète, l’on passe du visage et sa pilosité, à l’aine avec la queue à gauche comme pour le y minuscule quand on le regarde de face, mais nous sommes victime de l’illusion du texte en miroir, la queue serait en fait à droite ; pour le Y majuscule qui nous est ici montré, la queue est pendante et verticale, ni à droite ni à gauche. La virilité dans le gymnaste paraît exacerbée, exagérée, mais paradoxale.
Pourtant la finale du mot en –aste, montre à l'évidence que notre bourreau des cœurs ne profite pas des attributs avantageux de sa sexualité, s'il dévaste les cœurs, il « se doit d'être chaste ». Enfin, en animal viril, il se doit encore de jurer, et son juron est BASTE, c’est-à-dire une francisation du « basta » italien, nous renvoyant à la même finale –aste qui est celle de son nom.
La fatuité du personnage est soulignée par la prosodie, le rythme de la phrase, trois hexamètres chacun terminé en –aste, : « Tous les cœurs il dévaste », « mais il se doit d’être chaste » et « et son juron est baste », le poète reprend le sens de la formule du bateleur, la versification facile et le jeu de mot trivial.

Animal

Tout déjà, dans le gymnaste évoque la force animale, la comparaison avec l’animal s’imposait donc : le premier évoqué est le singe mais par une formule singulière : « Plus rose que nature et moins adroit qu’un singe (…) », deux qualificatifs sans aucun rapport l’un avec l’autre, une couleur et une capacité physique, et pourtant mis dans une relation comparative d’intensité, le rapport est bien sûr non pertinent, il s’agit d’une hypallage, figure de construction, de caractérisation non pertinente. Les substantifs, eux aussi, sont mis dans un rapport non pertinent : nature et singe, mais il s’agit de rendre de façon presque visuelle le caractère frustre, nature du personnage. Du singe s’il n’a pas l’adresse, il hérite peut-être de l’aspect simiesque, et puisqu’il était question des plis du maillot à l’aine et de la queue, par un retournement du gymnaste le rose rappellerait les fesses, celles du babouin notamment. Pourtant l’allitération en [s] du paragraphe en trois hexamètres fait plutôt penser au serpent, mais c’est bien moins que cela qu’il retombe, après avoir manqué d’être singe le voici : « comme un ver ».
Ayant échoué à être aérien, il se retrouve à terre comme un ver sur sa motte, quoi de moins aérien qu’un ver, quoi de plus terrestre puisqu’il s’en nourrit même ! Mais son zèle à lui, reste pur : « saisi d’un zèle pur. », il n’y a rien au bout de sa course, son acrobatie ne le conduit à aucun profit immédiat sinon elle-même. Le singe bondit et se déplace de branche en branche dans un but utilitaire, le gymnaste non, c’est l’acrobatie elle-même qui le nourrit, elle n’est pas moyen, elle est fin.
Enfin le voilà qui choit « comme une chenille », il n’existe pas beaucoup de chenilles qui tombent de haut, il en est une cependant, qui devait être bien connue de Ponge originaire de Montpellier, la chenille processionnaire ou chenille du pin, qui tombe des pins quand, au printemps, son nid tissé au sommet de l’arbre, s’ouvre. Il s’agit d’un terrible parasite, qui à la longue tue le pin, mais présente aussi un danger pour l’homme par les crochets dont son corps est couvert et qui peuvent s’enfoncer dans la peau provoquant des brûlures terriblement urticantes. La légende populaire languedocienne en fait un animal stupide, puisque quand les chenilles processionnaires se mettent en procession avant de rentrer en terre, il suffirait d’enlever la première, la chenille leader, pour que les autres sans chef, sans tête, continuent de tourner en procession et en rond jusqu’à épuisement et que mort s’en suive. A la différence de la chenille processionnaire, le gymnaste après sa chute ne s’enfonce pas sous terre mais rebondit.

L’image de l’homme

Les deux premières lettres du mot Gymnaste nous avaient rendu l’image d’un mâle à la virilité très marquée, nous sommes donc bien en face d’une représentation de l’Homme, le gymnaste représente quelque chose de l’homme, il est typique d’un caractère humain, « la bêtise », nous dit le poète. Pas assez bestial pour être une bête il réussit cependant à être bête ! Mieux, « c’est (..) le parangon adulé de la bêtise humaine », le parangon, c’est-à-dire le type accompli, il accomplit, il incarne la bêtise. Verbe incarné comme lettre, il reçoit l’hommage du public en adulation, en flatterie excessive. A chacun de se reconnaître dans ce singe manqué « qui (nous) salue », nous voilà, lecteurs, interpellés. S’il dévaste tous les cœurs, s’il les accroche à sa mèche, c’est qu’il a un succès indéniable auprès des autres individus de son espèce, il en est adulé.
Pourtant la formulation : « parangon adulé de la bêtise humaine » paraît bien équivoque, est-ce le parangon de la bêtise humaine ou le parangon adulé par la bêtise humaine, les deux lectures ne se recoupent pas exactement. Dans la première le gymnaste devient modèle, prototype de la bêtise humaine, dans la seconde il est un modèle, une individualité générale adulée par la bêtise humaine, et c’est alors plutôt l’adulation de son image comme type individuel, qui relève de la bêtise humaine.
Sans doute cette virilité qui porte-à-faux, correspond-elle à une représentation assez générale de succès amoureux qui séduit certains hommes dans leur désir de conquête et certaines femmes dans leurs fantasmes érotiques. La prestation du gymnaste reste alors dans l’ordre de la parade sexuelle, comme celle du paon faisant la roue, une sorte de démonstration qui implique davantage le cerveau primitif et les glandes que la réflexion et la beauté de l’art intelligent.
Faisant un poème de l’image de la bêtise humaine, le poète la transcende, la transforme en une figure réduite au dessin, aux courbes des ses lettres, la gymnastique n’est autre que celle des lettres et des mots qui paradent en suite d’acrobaties, métaphores, hypallage, allitérations, rime intérieure, hexamètres sur la barre fixe ou le fil de la ligne, aux agrès de la lecture.



Conclusion

Dans Méthodes Francis Ponge reconnaît toute l’importance qu’il accorde à l’orthographe et à la typographie : « L’orthographe, par exemple, n’a jamais été plus rigoureusement fixée et notre sensibilité en tient compte.
Je pense encore qu’il s’agit là d’une imprégnation de la sensibilité par la figure typographique du mot (le plus souvent selon le bas de casse, à cause de la quantité ingurgitée).
Ces mots, donc, que vous êtes en train de lire, c’est ainsi que je les ai prévus : imprimés.
Il s’agit de mots usinés, redressés (par rapport au manuscrit), nettoyés, fringués, mis en rang et que je ne signerai qu’après être minutieusement passé entre leurs lignes, comme un colonel. » (opus citatusp.222) C’est dire que la forme elle-même est révélatrice d’un sens, parlant d’un poème projeté : L’abricot, Ponge écrit : « je m’arrangerai pour que l’a du caractère choisi ressemble autant que possible à mon fruit. » (idem, p.223). L’acrobatie du poète consiste à retrouver dans le G et le y la forme même de l’athlète, c’est ce qu’il appelle le CTM, le Compte Tenu des Mots. Le gymnaste n’est-il pas alors une figure du poète même.



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Re: le gymnaste de Francis Ponge

Message par ray26393 le Ven 11 Juin 2010 - 23:29

que veut dire le verbe paragoner?

n'y a t il pas un rapport avec ce verbe?

ray26393

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