la jeune mère de Francis Ponge

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la jeune mère de Francis Ponge

Message par Admin le Sam 23 Mai 2009 - 23:43

Introduction

La représentation de la jeune mère, dans l’iconographie occidentale, est étroitement associée à celle de l’enfant. La jeune mère est peinte avec l’enfant, le thème de la maternité reste fortement marquée, dans notre culture chrétienne, par le schème religieux de la Vierge à l’enfant Jésus. Comment représenter une jeune mère sans son enfant, qu’est-ce qui, sans lui, la signale encore comme mère ? Mais aussi, avec l’enfant, qu’est-ce qui la donnerait encore pour femme ? Le poème tableau, blason, de Ponge : « La jeune Mère », représente une femme après l’accouchement, sans l’enfant, il n’y est nulle part explicitement, la femme semble occuper tout l’espace du tableau. La description s’attache, dans un premier temps, à distinguer les transformations du corps devenu maternel, mais ensuite, les indices s’amoncellent qui rappellent le passage ou, plutôt, celui qui est passé de l’intérieur de la femme enceinte au monde extérieur où le corps de la mère l’accueille, l’enfant sans qu’on le dise.

Mutations

Le poème débute par une notation de temps : « Quelques jours après les couches »,l’expression « les couches » est une façon traditionnelle de désigner l’accouchement. Le tableau montre la femme mère au moment de son lever de couches où elle va retrouver une activité debout : « …Mais bientôt sur pieds, tout ce grand corps évolue à l’étroit (…) », moment d’une transformation profonde de tout le corps : « La beauté de la femme se transforme. »
Le visage s’allonge, les yeux paraissent un peu égarés, les bras et les mains s’incurvent et se renforcent, les jambes amaigries sont assises, les genoux très remontés, le ventre ballonné, livide. Ces transformations paraissent marquer une certaine absence, un égarement, comme si la jeune mère n’était pas encore tout à fait là. Il y a comme un décentrement, elle-même revient au monde, sans revenir à elle, à elle-même puisque telle qu’en elle-même la maternité la change.
Mais l’égarement ne dure pas, l’activité extérieure la reprend, la voici à nouveau debout : « … Mais bientôt sur pieds », elle évolue « parmi le pavois utile » Le mot pavois peut avoir plusieurs sens, ici nous sommes manifestement dans le tissu, le troisième sens du mot : « Ornementation de fêtes des navires. (Le petit pavois consiste en pavillons nationaux hissés en tête de chaque mât. Le grand pavois est constitué par le petit pavois et par une guirlande de pavillons de signaux tendue de l’avant à l’arrière et passant par le haut des mâts) » (Encyclopédie multimédia Larousse) La guirlande, ce sont bien sûr l’ensemble des linges et des langes blancs suspendus à un fil, tendu entre deux mâts, deux piquets, pour sécher et qui font ornementation de fête car ils rappellent la naissance de l’enfant.
Ainsi toutes les transformations tendent vers le même objet qu’elles désignent, celui que les yeux de la mère « attentivement baissés » contemplent, objet proche, tenu dans les bras.

L’enfant qu’on se le dise

Si les yeux de la jeune mère sont baissés, ils le sont sur l’enfant, « objet proche », le visage lui-même est penché sur la poitrine et s’allonge. L’impression d’égarement des yeux rappelle l’état légèrement hypnotique de l’allaitement, ainsi l’enfant est-il bien signifié. Il se trouve niché dans ces bras et ces mains qui s’incurvent pour le recevoir. Mais ce regard se relève « parfois » « en sollicitant la continuité » Quelle est donc cette continuité sollicitée ? Est-ce celle dans laquelle se trouve le corps de l’enfant dans le prolongement de celui de la mère ? Ou alors la continuité du désir, l’amant d’hier, le père d’aujourd’hui retrouve-t-il dans la jeune mère, la femme qu’il désire ? Les yeux sont emplis de confiance comme s’ils n’en doutaient pas. De la sorte, un troisième personnage serait présent, signifié par le regard relevé de la mère, l’homme, le père.
Le tableau du corps de la jeune mère par autant d’indices mettrait en image une scène de famille, la mère allaitant l’enfant, le père, sans doute de face, regardant la jeune mère, l’enfant dans les bras de celle-ci, le regard remontant du corps de l’enfant tétant au visage du père regardant. Le tableau dans la tranquillité qu’il suggère, semble dire la confiance acquise, la continuité du désir et le souci de l’enfant.
L’activité autour du blanc, du linge saisi, froissé, tâté avec sagacité manifeste ce souci de l’enfant, le linge ne sera-t-il pas trop rêche, une fois sec, pour la peau du nourrisson ? Le geste vérifie à la fois que le linge n’est plus humide et qu’il est assez doux pour l’enfant.

Le tiers

Le troisième homme, le tiers est donc signifié par un regard, un déplacement de la tête de la jeune mère, qui se relève. Il l’est aussi par un autre détail, ce « bas-ventre » qui « s’accommode du repos, de la nuit des draps. » est certes la voie suivie par l’enfant pour venir au monde, il est aussi le chemin suivi par l’homme pour le faire, le concevoir avec la femme. Le repos de la nuit des draps semble marquer une attente du désir, encore douloureux du passage de l’enfant le bas ventre n’aspire qu’à la tranquillité qui est attente pour le père.

Conclusion

Ainsi la langue nous conduit, éconduit de cache en cache, derrière chaque nom surgit l’autre de la parole, celui qui la renvoie, celle qui l’adresse, et cet enfant, « infans » prétendument sans parole mais déjà tant parlé dans les mots qui le disent, creux, encorbellement de la phrase qui se plie sous son poids, déjà là dans tout ce corps transformé de la jeune mère dont le tableau en blanc est comme la page ou la toile qui le reçoit.
Le poète est à ce dire assigné dont le poème est comme la réplique des mots à l’objet, naissance et désir, et qui de son regard tiers trahit ce que le lecteur sait d’elle, la jeune mère. Page tâtée, froissée, pli sur pli qu’à ce travail la sagacité s’exerce ! Il est des paroles que l’on touche, que l’on saisit et l’on goûte. Mot objet, objet mot Francis Ponge dans ce parti pris des choses compte tenu des mots nous donne à voir.


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