La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière

Message par Admin le Jeu 19 Fév 2009 - 9:28

Le sujet

Avril 1550. Le légat du Pape organise un débat majeur : les Indiens d'Amérique appartiennent-ils ou non à l'espèce humaine ?

Sont-ils ou non des créatures de Dieu ?

Deux hommes s'affrontent. Un frère dominicain charitable et humaniste, et un théologien, grand intellectuel de son temps, disciple d'Aristote et qui légitime la classification de l'espèce humaine en races supérieures et inférieures. Dénonciation du racisme, de la bêtise humaine, de la cruauté, de la folie de dominer, du profit par l'exploitation du plus faible…

L'enfer de l'inhumanité est toujours à la mode. Pensons aux appels actuels à la « guerre sainte ».

Depuis leur apparition et en dépit des progrès moraux, les religions peuvent engendrer et cautionner toutes sortes d'exactions, jusqu'au crime contre l'humanité.

Au-delà du débat théologique de façade, la pièce tente de démontrer comment une pensée prétendument spiritualiste se retrouve asservie aux pulsions les plus primitives qui agitent l'humain : violence, domination, goût effréné de la propriété, etc.

Il n'est question, en fin de compte, que de l'assujettissement des peuples aux intérêts économiques du monde occidental …

Le pire de cette idéologie de la religiosité (fait de respecter les règles de sa religion) est qu'elle agit à l'insu du plus grand nombre, poussant les peuples à adhérer spontanément à l'opinion dominante qui les manipule et dont ils sont, en fait, les victimes. En effet la notion religieuse est à ce point ancrée (sacralisée) dans nos sociétés qu'elle contamine nos réflexes de façon inconsciente, agissant comme une sorte de paravent moral derrière lequel il nous est impossible de voir l'autre face de la vérité. Le fait est que tout discours idéaliste peut contribuer tôt ou tard à déguiser en ange la bête que nous sommes. Le mérite de ''La Controverse de Valladolid'' est de faire tomber le masque.

Tant que les consciences ne seront pas pénétrées par le doute, tant que l'idéologie ne sera pas mise à la question, l'humaniste Las Casas sera toujours, au bout du compte, bafoué par le machiavélisme de Sepulveda…

Nous ne devons pas confondre la vérité religieuse authentique et son interprétation tendancieuse surtout lorsqu’elle habille nos peurs de la différence ou nos pulsions possessives. N’oublions pas aussi que Jean-Claude Carrière a collaboré pendant dix-neuf ans avec Luis Buñuel et qu’il a pu contracter son anticléricalisme ou plutôt sa vision des pulsions humaines dominées et paralysées par le poids de la répression religieuse et politique... Je relève une analyse marxiste pour laquelle les faits culturels ne sont que l’habillage et la caution d’une domination économique. Cette œuvre met aussi à sa manière en lumière l’ambiguïté de l'Église : société humaine avec une organisation et des institutions qui la caractérisent y compris ses erreurs historiques (croisades, colonisation, prosélytisme…) ou réalité divine, lieu où Dieu est présent et agit dans le monde à travers des actions humaines. A ce sujet, notons que le précédent pape Jean-Paul II a demandé pardon pour les fautes commises par ses membres au cours des siècles passés, par exemple les exactions des croisés contre leurs frères orthodoxes à Constantinople. Cette démarche est restée unique parmi les grandes religions révélées. Enfin signalons qu’il est toujours intellectuellement dangereux, voire malhonnête, de juger les siècles passés à la lumière de nos conceptions actuelles.


La controverse de Valladolid : la morale (chap. 15)

Ce dernier chapitre est évidemment conclusif et a valeur de morale, comme dans tout apologue. Il semblerait que ce récit nous donne plusieurs enseignements :

- d'abord cet extrait valide l'argumentation de Las Casas puisque celui-ci emporte la controverse : les Indiens sont des hommes à part entière ; Carrière montre ainsi que la philosophie (ici humaniste) permet aux mœurs de progresser : c'est par des décisions politiques que l'on peut améliorer le sort des hommes ;

- ensuite ce passage montre la supériorité des intérêts économiques sur les intérêts des hommes ; malgré les bons sentiments annoncés, c'est l'ethnocentrisme qui l'emporte : la bonne santé de l'économie européenne a plus de valeur que les conditions de vie des Africains ;

- enfin, cette fin (mais n'est-ce pas un nouveau commencement) met en exergue la tendance humaine à hiérarchiser les êtres : à peine a-t-on reconnu l'égalité aux uns, que l'on assoit sa domination sur les autres.

Bien que le cardinal fasse comprendre que "la controverse est terminée", on sent bien que c'est le début d'une autre. Ce récit a bien une valeur générale : les intérêts économiques et l'ethnocentrisme feront que toujours des hommes chercheront à en exploiter d'autres, et toujours des philosophes tenteront de combattre ces pratiques. Ce que les humanistes ont fait avec les Indiens, les philosophes des Lumières l'ont fait avec les esclaves Noirs. Mais il reste des combats, et Carrière se place résolument dans la lignée des philosophes humanistes.



On peut aussi analyser ce chapitre comme un compte-rendu d’audience en forme de récit à la structure linéaire : une apparente conclusion qui comprend le dernier combat de Sepulveda, un retournement de situation qui vide de son sens le jugement rendu et qui se révèle lourd de conséquence pour l’avenir, enfin une image finale très symbolique. Cette structure ternaire révèle son aspect construit. C’est un peu dans son genre le parcours dialectique : thèse, antithèse, synthèse, sauf qu’ici, de manière moins classique, la synthèse se construit à partir de l’antithèse.

Dans un premier temps, nous assistons à une fin bâclée, en catimini : fin des tensions, souci de l’apparence (ne pas trébucher), respect de l’étiquette (claquoir, attente du calme) plus que de la solennité de la conclusion, déception d’en finir rapidement (oubli de la prière, le cardinal se relève soudainement, narration au présent : style de journaliste). Cette première phase conclusive ne présente rien que de très banal et de très prévisible. Elle comprend le dernier combat de Sepulveda pour la forme : le philosophe essaie de faire comprendre au prélat que ce n’est pas le débat théologique qui était important, mais la conservation du pouvoir et la préservation des intérêts économiques. Alors qu’il se retrouve bredouille et qu’il accepte définitivement sa défaite intellectuelle, (son œuvre n’a pas obtenu l’imprimatur, c’est-à-dire l’autorisation d’imprimer par l’autorité ecclésiastique, autrement dit sa thèse n’est pas jugée conforme à la doctrine de l’église), il mène une attaque trop frontale qui lui vaut une volée de bois vert. Cependant il relance sans le savoir le débat et prépare le terrain pour d’autres que lui, des notables et non des intellectuels. A noter dans la passe d’armes du cardinal, un développement symbolique autour de l’antithèse évangélique entre « gagner sa vie » et la perdre avec le jeu de mots induit entre obtenir son salut et assurer sa vie matérielle. Mais le cardinal hésite à clore le débat alors qu’il cherche à donner l’impression que son jugement est arrêté et réfléchi. Il prononce quelques expressions solennelles propres à le rassurer : « ne pas avoir réfléchi … mesuré ma charge … prié … je ne me rende compte de tout ce que j’engage, qui ne sera plus jamais comme avant … Dieu aurait pu m’abandonner … ? » Notons les interrogations oratoires destinées à impressionner son adversaire ainsi que la définitive semonce acide « Professeur, avez-vous encore quelque leçon à me délivrer ? » qui veut dire « je ne suis pas votre élève » mais aussi qui met en doute l’aptitude du philosophe à sortir de la théorie pour s’aventurer dans le concret. Pourtant Sepulveda, perspicace, a noté un malaise perçu aussi par le cardinal qui voudrait finir sur une aléatoire paix consensuelle.

Dans un deuxième temps se prépare un retournement de situation. Cette fin à rebondissement est destinée à frapper le lecteur : le supérieur vient offrir au cardinal une échappatoire habile alors que la salle est agitée et n’est pas prête à entendre le jugement. Serait-ce, un jugement à la Salomon, à la sagesse inspirée par Dieu et capable de réconcilier les contraires ? selon les propres termes du supérieur. Le conciliabule à voix basse qui suit nous dit assez que, pour l’auteur, cette tentative ultime est bassement humaine. S’installe une attente destinée à préparer les esprits et à marquer l’importance de la déclaration. Même Las Casas arrête de ranger ses papiers, c’est le signe que la controverse n’est pas achevée. L’argumentation du prélat est un modèle de casuistique (partie de la théologie morale qui s’occupe des cas de conscience). C’est une méthode permettant de résoudre les cas de conscience en appliquant des principes moraux ou des lois à des cas concrets. Ici l’auteur rejoint le philosophe français Blaise Pascal, auteur des Provinciales (1656-1657), dans lesquelles il attaquait les jésuites, en particulier la morale laxiste dont ils faisaient preuve dans leur casuistique. Ici, le cardinal réussit à vider de son sens sa première position en la relativisant au nom d’une situation concrète, celle de la colonisation. La dignité de la nature humaine n’est plus un absolu, elle se mesure à la culture que peut produire un peuple ou une race. Arbitrairement, le prélat décrète que les noirs sont privés d’intelligence et en déduit que la force animale qui les caractérise les destine tout naturellement aux travaux serviles. Voilà des propositions que « tous sont prêts à accepter ». La suite est une arithmétique inhumaine : le légat recommande la déportation des Africains avec modération. Il substitue une approche quantitative à une appréciation qualitative. L’homme africain est ainsi ravalé au rang des objets et des biens marchands. Voltaire avait utilisé un semblable procédé mais pour dénoncer l’absurdité de la guerre dans le chapitre 3 de Candide. Notre étonnement et notre horreur sont à leur comble quand le cardinal défend l’esclavage au nom de « la sauvegarde de l’espèce humaine de catégorie supérieure, la seule qui compte aux yeux du Créateur ». Même Sepulveda paraît interloqué. L’auteur nous montre une Église infidèle à ses principes, la force de l’idéologie. Las Casas intervient à nouveau, non sur le principe intangible de la dignité humaine, mais curieusement sur les conséquences purement humaines d’une nature viciée par le goût du lucre. Nous avons l’impression que Las Casas ne veut pas affronter le pouvoir royal qui a autorisé à regret le commerce des esclaves. Il reste dans son domaine d’action et cherche à donner mauvaise conscience au dignitaire ecclésiastique. Plus curieusement encore Sepulveda vient au secours de son adversaire parce que l’intellectuel qu’il est est dérouté par cette « idée imprévue ». Le légat emploie alors un argument ad hominem pour déstabiliser les dernières velléités de résistance de son adversaire. Des principes, on est vite redescendu aux insinuations personnelles qui disqualifient. Las Casas a eu un esclave noir, il en a été satisfait, il aurait même défendu cette solution pour protéger ses « frères indiens ». Peu importent alors ses regrets, sa confession publique, son acte de foi ultime dans l’humanité des Africains ; l’affaire est entendue et le légat s’empresse de clore les débats. Le sujet actuel n’appartient pas à la controverse. Le légat va régler astucieusement l’affaire par un artifice de procédure : le codicille (addition ou changement dans un testament). Cet ajout va vider le jugement de son sens et transformer l’apparente victoire de Las Casas en défaite. Ce dernier abandonne, taraudé par la mauvaise conscience. Le combat n’est jamais achevé. La controverse s’achève sur une bénédiction, comme si l’assemblée avait besoin de la caution divine. Le cardinal est « souriant » et satisfait. Jean-Claude Carrière nous a livré un récit sous forme d’enseignement : c’est un apologue qui expose une analyse presque marxiste, il dénonce une alliance objective de classe plus forte que les croyances : le dignitaire ecclésiastique est plus proche des grands seigneurs et du pouvoir royal que du frère dominicain tandis que Las Casas et le franciscain se sentent frères des plus pauvres même s’ils ne partagent pas leur foi.

Le dernier temps du chapitre est une image forte, hautement symbolique dans la ligne de l’analyse précédente. C’est un enseignement d’actualité : un balayeur noir soumis, servile, exerçant une activité dont ne veulent plus les hommes supérieurs occidentaux, comme les services d’entretien dans le métro parisien ou dans nos grandes agglomérations. Il balaie les restes du serpent à plumes, c’est-à-dire la divinité des indiens. Leur affaire a été réglée, elle n’intéresse plus. Commence le grand drame de la déportation massive des populations noires.

D’autres textes éclairants

• Montaigne : CHAPITRE XXX Des Cannibales
• Voltaire : CHAPITRE DIX-NEUVIÈME de CANDIDE
• Des œuvres contemporaines : MISSION (THE MISSION) de Roland Joffé (1986) avec Robert De Niro, Ray McNally, Liam Neeson, Aidan Quinn, Charles Low
• Rouge Brésil, roman de Ruffin


Deux thèmes littéraires

La découverte du Nouveau-monde a donné naissance à deux courants littéraires :

Le thème du bon sauvage destiné essentiellement à critiquer la morale chrétienne et le pouvoir de l’Eglise comme l’absolutisme royal : L’Ingénu de Voltaire, Le Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot …

Le mythe du retour au paradis perdu, de l’eldorado… : Candide de Voltaire, l’évasion vers les îles de Gauguin, de Stevenson. L’utopie tahitienne du Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot.

_________________
"Qui donne ne doit jamais s'en souvenir. Qui reçoit ne doit jamais oublier."

DEVENIR FAN SUR FACEBOOK.

Admin
Admin

Nombre de messages : 358
Réputation : 34
Date d'inscription : 14/01/2009

http://wikischool.forumetudiant.net

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum